Mon autobiographie raisonnée

Christophe Rohou

Décembre 2022

 

Je n’ai jamais aimé me désigner par une profession ou un travail, et accepter d’oublier l’entièreté de ma vie, de masquer mon essentiel, de disparaître silencieux dans le vacarme du monde. Mais alors que je me donne l’occasion de m’autobiographer, il redevient naturel de privilégier une lecture linéaire, chronologique, rythmée par les séquences de vie dans lesquelles je me suis inscrit dans des institutions : une école, une association, une université, une profession, ou un travail. Car elles ont énormément contribué à forger mon rapport au monde. A bientôt 50 ans, je peux affirmer que ma vie entière gravite autour du travail, alors même que je commence à peine à en comprendre le sens, et que je m’éloigne de plus en plus de la signification admise qui lui est attribuée.

Je suis d’une famille de fermiers et d’ouvriers. Quoique pauvre et quasiment sans biens à donner en héritage, elle m’a éduqué autour de principes ancrés sans remises en cause, parmi lesquels le travail serait une valeur, et devrait être souffrance ; le courage lui serait nécessaire et son juste allié ; le mérite existerait quand bien même les preuves manquent cruellement. Très tôt, ça m’a questionné. Si le travail doit être souffrance et peut être subi, comment ne pas disparaître en s’oubliant soi-même dans ce qui n’est trop souvent qu’un emploi ? Qu’est-ce qui justifie l’acceptation de cette aliénation ? Malgré mes doutes précoces, je n’ai pas fui le travail dans sa forme convenue ; dès l’adolescence, j’ai accepté d’être employé dans les champs ou des petits boulots dégradants, et chaque fois mes interrogations se renforçaient.

Enfant, je m’étonnais aussi déjà de l’acceptation servile d’une majorité des adultes de ce qu’ils semblaient considérer comme fondamental dans la société : l’ordre et l’autorité. Inquestionnables, comme des symptômes impensés nostalgiques d’un temps n’ayant jamais existé, ou d’une frustration vis-à-vis de celui qui passe. Ça a commencé par un refus immédiat et convaincu du service militaire. Rien n’allait dans cette institution, rien n’allait dans ces mots : service, militaire…

Servir ; obéir coûte que coûte, quel que soit mon intérêt et celui des autres, et surtout quel que soit l’ordre. Comme disparaître, ne pas penser, ne pas exprimer, subir et me taire.

Militaire ; synonyme pour moi de tout ce qui ne va pas en ce monde, d’anéantissement du sensible, de dissolution du vrai, du juste et du beau, de provocation des haines, de négation de l’individu et de la diversité au profit exclusif de l’Unique derrière lequel tous nous ranger.

Les deux questions se sont croisées et ne se sont plus jamais dissociées. Car mon travail sans que j’en sois le seul maître, comme dans une armée, la compétition scolaire ou une organisation managée, est négation et destruction ; c’est une religion de croyants aveugles. Je le ressentais et je préférais être athée, je voulais garder les yeux ouverts.

J’étais ce qu’il est convenu d’appeler un bon élève. Certains professeurs auraient dit élève moyen au regard d’une compréhension des textes limitée. Mais les faits parlaient pour moi : je nageais dans le peloton de tête en primaire. Pourtant, je n’avais pas les mots. Mes camarades en utilisaient beaucoup que je ne connaissais pas ; mes formulations étaient souvent approximatives, d’un registre courant digne de ma classe sociale, et je l’intégrais comme un fait. Les deux premières années du collège, dans la même classe que mon frère aîné en échec scolaire, je m’ajustais à la moyenne pour ne pas lui imposer une comparaison injuste. Personne ne le vit, pas même moi, et je me convainquais donc que j’étais à ma place. Sorti du poids fraternel, je terminais le collège dans ma nage naturelle, 3ème de la classe. Conscient de mon indéchiffrable décalage avec les autres, je fis un pacte avec moi-même : « patiente, travaille. Un jour, tu seras pour les autres celui que tu sais être à l’intérieur, et que tu vas t’attacher à devenir ». A nouveau, je travaillais beaucoup et y trouvais un sens : tenter de m’extraire de ma condition d’individu moyen. Arriva le lycée et les difficultés malgré les efforts. Parfois bon, souvent moyen. Imposteur conscient de jouer avec le système, j’obtenais mon bac littéraire grâce aux maths, et surtout en lisant très peu malgré un amour distant d’une certaine littérature. Puis la Fac, comme une décalcomanie, enfonça le clou.

J’avais choisi la fac car, un peu perdu dans mon orientation, la seule voie que j’envisageais était instituteur. Entraîneur auprès de jeunes basketteurs, la pédagogie m’intéressait, donner de moi me motivait, posséder et transmettre un savoir était une idée qui me transcendait. La satisfaction, pour ne pas dire le désir de revanche, d’être aux yeux des autres un porteur de savoir, pesait indéniablement, quitte à me sentir dans une forme d’imposture. Un faux intellectuel, un faux sachant. Mais cinq années d’études ne m’avaient pas remplies de passion et de désirs. C’est le doute qui avait pris place : je ne voulais plus enseigner, tant la violence des institutions, qu’on dit à tort émancipatrices, m’en avait éloigné. J’avais le sentiment que je m’y perdrais, que je n’y maîtriserais jamais mon travail. Comment amener les autres vers l’émancipation, si l’on n’est pas libre soi-même ? Alors même que je le ressentais, je n’écoutais pas mon intuition et n’avais pas encore compris que l’émancipation n’est pas un but, mais un commencement.

Appelé de la dernière cohorte avant sa disparition, je refusais le service militaire. Je devenais objecteur de conscience et espérais que la vie me montrerait un chemin, m’indiquerait un sens dans lequel un travail en aurait aussi. Et j’allais en trouver un : par le hasard et les rencontres, j’allais devenir formateur en informatique pour adultes, à une époque où le web arrivait à peine dans les foyers et le numérique n’avait pas encore conquis notre attention.

J’épousais cette vie avec autant de passion qu’elle le méritait, notamment car j’avais compris qu’elle allait me donner le temps dont j’avais besoin, et la possibilité de me créer mes espaces de liberté. Heureux de me lever le matin et de travailler tard, j’apprenais, j’expérimentais et je donnais dans un centre social associatif. Durant 10 années, pas une journée ne ressemblait à une autre. Je me créais ma place, et au bout de quelques années, un nouveau directeur me permit de prendre du poids et de la confiance, de me constituer mes propres outils de travail. Mes missions s’additionnaient : formateur, animateur, chargé de communication, développeur web, co-rédacteur du projet du Centre social. Je me mis vraiment à la lecture, peu à peu, m’enrichissant d’abord de romans, puis d’articles de fond. Conscient de mes lacunes techniques, je parfaisais mes écrits et mes réunions. Je devins bon. C’est à moi qu’on finît souvent par demander une relecture, une correction, un avis, une réflexion, une stratégie ; je menais des réunions, je convainquais.

Je créais même une micro-entreprise de développement de sites internet comme seconde activité professionnelle et, pendant six ans, j’apprenais à répondre aux besoins de clients.

Mais ce furent aussi des années qui, tout en me fortifiant professionnellement, en me gonflant de confiance, me ramollirent politiquement. J’accueillais notamment le concept du mérite et le désirais pour moi. A cette fin, je me formais à distance pendant dix-huit mois à l’ingénierie pédagogique, dans un master II spécialité enseignement à distance. Une formation très enrichissante, car elle proposait ainsi une lecture méta de son propre contenu : je vivais au jour le jour ce qui était le cœur du savoir que je me constituais, synthèse de mes savoirs d’alors en pédagogie et dans le numérique.

Je postulais pendant un an en quête d’un poste qui devait me voir franchir une étape professionnelle et sociale. J’obtins un de ceux que je convoitais le plus : ingénieur pédagogique dans une université. Une revanche sur cette institution qui m’avait malmené étudiant. J’accédais non seulement au savoir, mais aussi au lieu de sa création. « C’est la copie d’un idiot » m’avait un jour écrit un prof en troisième année. L’idiot n’en était pas un, il avait appris, et il était maintenant reconnu.

Je déménageais ma famille du Finistère au Loiret, voulant croire en la fable de la mobilité, indissociable de celle du mérite. Pour que je conserve mon poste, nous dûmes nous endetter comme propriétaires.

Mon poste consistait à accompagner les enseignants dans leurs choix pédagogiques. Réfléchir aux environnements, aux systèmes, aux outils, aux méthodes. Mais l’université n’avait qu’une seule vision : imposer à tous une numérisation de tout ce qu’il est possible de numériser. Les deux premières années de ce nouvel emploi furent éprouvantes. Afin de préserver une liberté d’action déjà limitée, je devais maintenant lutter contre des réseaux bien installés qui cherchaient à conserver leur place. Ils imposaient leur jeu, dans lequel ils m’attribuaient un camp. Il n’y avait pas le respect du travail de chacun dans la recherche d’un mieux-disant commun, mais des gagnants, des perdants, et des dés pipés. Mon équipe gagna et obtint la création d’un service commun, placé au-dessus des autres dans la hiérarchie. Pendant une année, nous nous battîmes sans que jamais ne nous soient octroyés les moyens nécessaires, jusqu’à perdre notre service, finalement réattribué aux conspirateurs de l’ombre. Je perdis alors toute ma liberté et tous mes soutiens. A bout d’énergie, je fis une attaque de panique qui me prit ma mémoire, mes mots, mon élan, mon poste, ma place justement méritée ; la raison pour laquelle j’avais travaillé et traversé la moitié du pays n’existait plus, et tout ce que j’avais gratté pour être bon était balayé. Et j’allais rester deux années dans un placard.

Je sortais de l’université vidé. Beaucoup était à reconstruire. Mais je n’avais pas tout perdu : durant cinq années, j’avais tellement lu de publications scientifiques et de livres, de sociologie, d’histoire, d’anthropologie, que je m’étais forgé un savoir nouveau qui m’avait renforcé politiquement. Le temps de la croyance dans le mérite était bien loin, et mon avenir professionnel ne pourrait qu’en tenir compte. Je commençais à réellement penser le monde, et me penser moi-même.

Nous apprîmes alors que mes enfants étaient dyslexiques et nous entrâmes en contact avec l’orthophoniste Béatrice Sauvageot, qui parlait de bilexie ; d’un fonctionnement neurologique complexe et atypique, plutôt que de dyslexie qui installe l’idée d’une maladie ou d’un problème. Elle parlait d’une intelligence ouverte à toutes les sensibilités du corps ; ça explose, ça bouillonne, il y a tellement d’informations à traiter pour le cerveau, qu’il est difficile de suivre le rythme considéré comme normal. D’où les symptômes qui apparaissent parfois. Mais pas tout le temps. C’est ainsi que j’appris ma dyslexie particulière : au lieu de développer les symptômes courants, je m’étais totalement adapté, dès l’école, devenant très fort en grammaire et en orthographe. Dans cette adaptation, mon cerveau devait tellement travailler pour être conforme à la demande scolaire, à répondre dans le rythme imposé, à des questions dont les modalités me paraissent absconses, qu’il n’avait plus d’énergie pour le reste. Ni pour acquérir des mots, ni pour la curiosité. Mon parcours scolaire et la copie de l’idiot prenait un tout autre sens… Le revers, c’est qu’arrivé à un certain âge, les dyslexiques qui s’ignorent finissent tôt ou tard par exploser en vol, contraints par un environnement de travail qui les enferme dans un cadre impossible, réducteur. C’est pour cela que lorsqu’une liberté de travail m’avait été offerte, je m’étais épanouis et avais été bon.

Je créais une nouvelle autoentreprise de développement de sites internet, afin de ne plus dépendre d’une hiérarchie, et mis quatre ans à trouver un rythme de croisière qui me permis de dégager un revenu stable. Pour autant, je ne parvenais pas à m’épanouir car ma représentation du travail était très éloignée de celle de nombre de mes clients. Et une double crise arriva. Le COVID s’invita et amena mes trois plus gros clients à stopper leur activité. Dans le même temps, notre ancienne banque nous attaqua. Nous avions mal vendu notre maison et il nous restait une dette, dont la banque refusait depuis près de deux ans de négocier les modalités de remboursement. La seule solution légale pour nous sortir de cette double nasse, était absurde : mettre fin à mon entreprise pour bénéficier du cadre judiciaire qui me correspondait.

Je finalisais alors la rédaction d’un roman autobiographique sur mes cinq années à l’université, et réalisais une conférence gesticulée sur l’enseignement à distance et la domination dans le travail. Je rejoignis ensuite la coopérative d’entreprise Chrysalide, pour tenter de repenser un cadre de travail dans lequel je me respecterais.

J’en suis là. Il me faut transformer ce qui est un handicap dans une société capitaliste basée sur des valeurs auxquelles je ne crois pas et qui me sont néfastes, en une force. Me constituer mes outils de travail, m’affirmer tel que je suis, tel que je fonctionne, et tel que je pense pour m’ouvrir à ceux qui sont prêts à accueillir mon travail. Arrêter de penser en terme de projets enfermants, dans lesquels se perdent le sens et le désir, mais en terme de trajet, pour faire un bout de chemin à plusieurs, émancipateur et respectueux de tous, à commencer par moi.